• L'histoire de l'Ouest : mythe et réalité
    Les peintres de l'Ouest
    Jean-Marie TIXIER, Maître de Conférences, Université Montesquieu-Bordeaux IV, Président du Cinéma Jean Eustache (Pessac).
    Les peintres du rêve sont historiquement les premiers à pénétrer dans les territoires vierges; ils fixent sur leurs toiles l'Ouest dans toute sa sauvagerie. Deux démarches qui ne s’excluent pas pour autant, fondent l’approche des peintres du Grand Dehors : des peintres ethnographes et des romantiques.
    Des peintres ethnographes
     
     
    Karl Bodmer, aquarelliste, est d'emblée frappé par la beauté et la majesté des paysages et par l'intégration des Indiens dans ce cadre magnifique, grâce à leur beauté et leur majesté. Il n'est pas indifférent de noter que Bodmer s'est rendu dans l'Ouest intégré à une expédition à caractère scientifique. Sa fonction était d'assurer l'illustration, sorte de compte-rendu pictural, de la mission éthno-géographique de Maximilien, Prince de Wied. Maximilien tenait, tout particulièrement, à la fidélité des croquis et des aquarelles de Bodmer afin que ce travail puisse fournir un support sérieux au texte. Ainsi pouvons nous créditer les toiles de Bodmer d'un haut degré de "scientificité". Deuxième point notable, l'expédition dure treize mois, entre 1833 et 1834; elle remonte le Missouri, de St.Louis à Fort Mc Kenzie: la situation géographique et temporelle est vraiment exceptionnelle.

    L'expédition se déroule à une époque charnière; elle se situe dans des lieux privilégiés. Avant 1830 et les bateaux à vapeur, il eût été impossible de réaliser une pareille entreprise. Après ces années trente, les Indiens auront disparu des rives du Missouri. Maximillien et Bodmer pénètrent donc dans l'Ouest encore sauvage et ont l'occasion unique de rencontrer "les Indiens des plaines au temps de leur dernière splendeur" . Les aquarelles de Bodmer auront pour sujet les grands espaces et les Indiens. Peintre des couleurs douces et des horizons estompés, aquarelle oblige, il donne à ses paysages un caractère édénique. Ses toiles nous disent aujourd'hui l'émerveillement de sa découverte du nouveau monde. Le regard de Bodmer parcourait un panorama grandiose; son talent a su nous le restituer.

    Il est impossible de ne pas sentir la filiation existant entre ces aquarelles et de très nombreux plans des westerns situés à cette époque. D'évidence, les réalisateurs se sont largement inspirés des travaux de l'aquarelliste.
     
    Fort Mc Kenzie, le bout du monde civilisé, le bateau ne remonte pas plus loin. Le fort de rondin, adossé à la rivière et la plaine devant lui, semble tout droit extrait de "Across the Wild Missouri" de William Wellman.
     
     
     
    Le "keelboat" accosté en face du village d'Indiens Gros-ventres (n°8) ou lorsqu’il fait une halte (n°9), nous renvoie directement à "The Big Sky" d’Howard Hawks dont un photogramme (n°10) montre le bateau sous le Big Sky avec, en premier plan, un troupeau de daims.
     
    Les grands espaces

     
    Quelques portraits d’indiens dans leur magnificence.
     
    Kiäsax, Piegan Blackfeet

     
    Makuie, Blackfoot & Abdih-Hiddisch, Gros-Ventre

     
    Mató-Tópe, Mandan

     
     
     
    La démarche d’Alfred Jacob Miller peut être également qualifiée d’ethnographique dans la mesure où il est engagé par un aristocrate écossais, William Drummond Stewart, un vétéran de Waterloo , pour illustrer son voyage dans les Rocheuses en 1837 dans le pays des trappeurs et des Indiens. Il organise une exposition au Printemps 1839 à New York qui remporte un très gros succès : la foule se presse pour voir les premières images des Rocheuses et des derniers Indiens sauvages… Mais après toutes ses aventures, il se retire dans son Maryland natal à Baltimore en 1842 qu’il ne quittera plus jusqu’à sa mort en 1874. Il vivra de sa réputation de peintre de l’Ouest.
    Si Bodmer ou Miller ne restent dans l'Ouest que le temps d'une expédition, George Catlin, En revanche, appartient déjà au monde de l'Ouest. Il effectue de longs séjours dans la prairie. Peintre et ethnographe, il est Maximilien et Bodmer tout à la fois. Ses peintures sont le support de ses études sur les mœurs indiennes, mais devant la misère des conditions de vie des Indiens, Catlin est bouleversé. Il embrasse la cause indienne et s'en fait le porte-parole. Par ses conférences et ses nombreuses œuvres, il contribua à diffuser dans l'Est des informations sur l'état d'indigence dans lequel les Indiens sont contraints de vivre. Son récit de la mort de Mató-Tópe (lien image) est terrible : il se laisse mourir car tous les siens ont déjà succombé, en très peu de temps, défigurés par la variole apportée par le bateau à roue, la pire des morts pour un Mandan qui fait du visage le siège de la beauté humaine…
    Catlin appartient à ce mouvement qui commence la réhabilitation des Indiens; il est à la peinture, ce que sera en littérature "Un siècle de déshonneur" de Helen H. Jackson . C'est dire que textes et toiles de Catlin sont structurés par un souci humaniste, pour ne pas dire par un discours politique. Par sa démarche générale, tout comme par son œuvre artistique, George Catlin appartient bien au rêve américain. Encore plus que Bodmer, il tente de fixer, sur ses toiles, un monde en voie de disparition.
    The Hudson River School, une représentation romantique
    Entre les années 1835 et 1870, aux USA, un groupe de peintres connu sous l’appellation de The Hudson River School propose une représentation romantique des grands espaces américains récemment ouverts à l’homme blanc. Le travail spécifique sur la lumière, avec une prédilection pour les paysages sous la brume et les couchers de soleil lui donne son cachet et lui a valu le qualificatif de « Luminism ». Initiée par Thomas Cole (1801-1848), un américain né en Grande-Bretagne, The Hudson River School regroupe plus de trente peintres dont les plus connus sont Albert Bierstadt (un américain né en Allemagne, 1830-1902) et Frederic Edwin Church (1826-1900
    Albert Bierstadt (un américain né en Allemagne, 1830-1902)

    Frederic Edwin Church (1826-1900).

    Impossible de ne pas voir une filiation entre leur travail et le romantisme. Né en Allemagne et immigré aux USA à l’âge de deux ans, Albert Bierstadt est reparti faire ses études artistiques à Düsseldorf avant de revenir réaliser son œuvre entendu comme un hymne à la nature sauvage et à ses derniers habitants.
    « L'amour n'est rien d'autre que la suprême poésie de la nature. » Novalis

    Un tableau de Gaspar David Friedrich ne dépare pas !
    Les peintres de la conquête
    Les peintres du Far-West, proprement dit, ne participent pas (ou moins) à cette rêverie. Remington, Russell ou Seltzer restent les peintres de la conquête. Le cow-boy et le tunique bleue apparaissent (dans leur première splendeur) sur leurs toiles; héros blancs de la destinée manifeste, ils en occupent le centre. La diligence ou le convoi bâché sont déjà très souvent attaqués par des Indiens farouches.

    Bien que né à New York, Frederic Remington a réussi à devenir un vrai homme de l'Ouest grâce à ses séjours fréquents parmi les cow-boys ou les soldats. Il accompagne souvent la cavalerie dans les campagnes dont il fixait les moments forts. De retour dans l'Est, il publie ses impressions et ses souvenirs dans les magazines. Sa production est imposante; il laisse un prodigieux témoignage sur la conquête. Dans ses travaux, prédominent le mouvement et l'action violente. Remington préfère le drame au quotidien; nous sommes bien loin des rives paisibles du Missouri. En fait, Remington a eu une intuition de génie: il a découvert la fascination des hommes de l'Est pour l'Ouest sauvage et il exploite le nouveau "filon" avec méthode. Les citadins veulent du danger et de l'aventure; Remington leur en fournira. L'ethnographie est évidemment complètement délaissée au profit de la mythologie dont la fonction ici est principalement marchande.

    Mais le marchand nous donne une information capitale : l’importance de la production de tableaux sur le thème de l’Ouest sauvage dit la permanence d’un public (solvable) pour faire l’acquisition de ces œuvres…
    Charles M. Russell est natif de l'Ouest, il a vécu longtemps parmi les Indiens Blood du Canada. Toute sa vie, il garda un souvenir ému de cette période heureuse; elle influence toute son œuvre. Cela ne l'empêche pas de peindre "le duel entre Buffalo Bill & Yellowhand" ou "l'attaque de la diligence" et le bizutage du "Tenderfoot" dans un style très "destinée manifeste". Dans le quatirème tableau les cow-boys dans la neige et en vignette, dans une position bien altière, un autoportrait :

    Mais, il hésite continuellement entre l'exaltation de la conquête et la nostalgie des temps anciens comme l’atteste les cinq tableaux suivants. Comme nous l'avons noté pour Bodmer, il est impossible de ne pas retrouver dans les toiles de ces différents peintres de très nombreux plans de films. Si la peinture a dessiné les paysages des futurs westerns, elle a aussi choisi les grandes situations qui marqueront les temps forts de bien des films.

    Ainsi un célèbre tableau de Cessily Adams, "Custer's Last Fight" fut reproduit à des centaines d'exemplaires pour orner de très nombreux saloons. La peinture commence à imposer une représentation visuelle de l'Ouest qui est double. Celle de la Loi, avec son mouvement et son action, correspond à la conception de l'histoire dominante: les grands moments, les grands hommes (fait notable: elle est plus populaire, on la retrouve dans les saloons). Celle du rêve, ethnographique et nostalgique, est plus subtile plus élitiste, elle est réservée aux gens cultivés, Baudelaire admire Catlin.
    Le succès de la peinture jusqu’à aujourd’hui atteste la permanence de l’attrait pour les représentations de la conquête. La photographie va reprendre les pratiques de la peinture.
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